
Défilé de mode homme sans sous-vêtement : décryptage d’une tendance de podium
Phénomène récurrent des Fashion Weeks masculines, le choix assumé du « no underwear » sur les podiums dépasse la simple recherche du choc. C’est une grille de lecture utile pour comprendre où va le défilé de mode homme : matières techniques, déconstruction des codes de virilité et stratégie de viralité digitale.
- Une filiation historique : prêt-à-porter des années 1970, jupe homme de Jean Paul Gaultier en 1989, nudité-matière de Martin Margiela dès 1989.
- Une démarche esthétique et politique portée par Rick Owens (Paris AH 2015), Ludovic de Saint Sernin ou Palomo Spain.
- Un signal de marché réel : selon Statista, la mode homme progresse de +12 % en Europe en 2024.
L’évolution des défilés homme face à l’expérimentation
La mode masculine a longtemps été synonyme de sobriété, de rigueur et de codification. L’irruption de concepts radicaux, tels que le défilé homme sans sous-vêtement, bouleverse cet héritage, en s’inscrivant dans une histoire faite d’innovations successives. Le prêt-à-porter des années 1970, amorcé par des marques comme Armani ou Jean Paul Gaultier, a ouvert la voie à la mixité stylistique et à l’expérimentation de silhouettes inédites.
Jean Paul Gaultier
Martin Margiela
Rick Owens · Maison Margiela
Ce courant s’amplifie depuis la décennie 2020, porté par une nouvelle génération de créateurs et de mannequins qui revendiquent la fluidité des genres et l’émotion corporelle comme langage de podium. Il ne s’agit plus seulement de transgresser, mais de définir une nouvelle masculinité sur les catwalks.
L’esthétique du corps comme manifeste de la mode masculine
Sur les catwalks, le choix assumé de la nudité partielle relève d’une déclaration esthétique plus que d’un appel au scandale. Rick Owens, designer américain reconnu pour ses expérimentations, marque les esprits lors de la Paris Fashion Week Automne-Hiver 2015, où des mannequins arborent des vêtements à découpes, réaffirmant le lien entre sensualité maîtrisée et avant-garde.
- En 2023, le créateur français Ludovic de Saint Sernin célèbre la beauté androgyne à travers des tenues minimalistes et transparentes, exaltant la vulnérabilité et la puissance du corps.
- À la même période, Palomo Spain, maison espagnole fondée par Alejandro Gómez Palomo, multiplie les silhouettes « genderless » qui questionnent la frontière du tabou masculin.
En déconstruisant la notion de virilité, ces maisons inscrivent leurs looks dans une démarche politique et artistique. La société occidentale accentue cette visibilité via les réseaux sociaux, propulsant les images de ces défilés parmi les plus partagées de la saison.
Décryptage des réactions : polarisation et viralité
Ces défilés masculins suscitent des réactions contrastées au sein du public et des médias spécialisés. Selon le rapport annuel de Lyst consacré à la mode masculine en 2024, l’engagement sur les campagnes digitalisées mettant en valeur ces silhouettes progresse nettement, avec une hausse de 43 % des interactions sur Instagram.
- Lors du Milan Fashion Week 2023, le défilé Versace entraîne un double mouvement : enthousiasme viral sur TikTok (plus de 15 millions de vues) et débats sur la « hypersexualisation » des hommes.
- La presse anglo-saxonne, représentée par Vogue, salue l’audace comme « révolution esthétique », tandis que certains articles de Business of Fashion s’interrogent sur la portée commerciale et culturelle du phénomène.
Ces collections questionnent la place de la lingerie masculine dans l’imaginaire collectif. Calvin Klein, pionnier de la promotion du sous-vêtement comme signe de virilité dans les années 1990, évolue vers des campagnes célébrant la liberté de style.
Révolution culturelle : masculinité et normes en mutation
Au-delà de la provocation supposée, ces défilés cristallisent un débat sociétal sur la question du masculin. Le geste de dévoilement s’inscrit dans une volonté de questionner des normes de beauté héritées, ouvrant la voie à une représentation plurielle des corps.
- La sociologue Marie-Cécile Naves, autrice de « Le pouvoir du sport » (2022), analyse cette tendance comme un symbole de réappropriation des identités masculines dans l’art et la mode.
- Lors du talk « Gender & Fashion » au Copenhagen Fashion Summit 2023, Harris Reed, directeur artistique de Nina Ricci, affirme sa lecture du phénomène.
L’industrie inspire d’autres domaines culturels, du cinéma au sport, où la question de la libération physique devient enjeu de société. Cette dynamique est accentuée par la génération Z qui, sur Snapchat comme sur Instagram, prône l’acceptation de toutes les formes de corps.
Matériaux innovants et performances techniques sur le podium
Créer des tenues destinées à être portées sans sous-vêtement impose une transformation des matières techniques et des procédés textiles. Les maisons investissent dans des tissus performants afin d’offrir soutien, ergonomie et esthétique raffinée.
Supriya Lele — mesh technique
Lemaire — lin ultra-fin
Comme des Garçons
La palette chromatique s’inscrit dans une recherche de sensualité contemporaine. Plusieurs créateurs optent pour des couleurs naturelles, des blancs cassés, des beiges nude, synonymes de pureté et de sophistication.
Défilé sans sous-vêtement : un signal du marché prêt-à-porter
Le choix du « no underwear » sur les podiums n’est pas qu’une posture esthétique : il répond à une demande en croissance sur le marché mondial du prêt-à-porter masculin. En 2024, selon le cabinet d’études Statista, le marché de la mode homme enregistre une progression de +12 % en Europe, portée par les collections audacieuses.
- Lors de la saison Printemps-Été 2024, Zegna, acteur clé du luxe italien, génère un bond de 18 % de ses ventes de silhouettes « bare look » en Asie du Sud-Est, région influencée par la pop culture coréenne et japonaise.
- De grands distributeurs comme Farfetch et SSENSE témoignent de la montée des requêtes « men’s transparent pants » (+32 % sur un an), corrélée à la médiatisation des défilés « free the body ».
- La clientèle issue de la génération Y recherche l’originalité et la personnalisation, imposant à des maisons comme Balenciaga ou Givenchy une adaptation permanente des collections à la viralité digitale.
Le défilé homme sans sous-vêtement devient ainsi un baromètre de l’évolution des usages et des désirs liés à la mode contemporaine, au carrefour de la création artistique et des mutations sociales.
Vers une nouvelle ère de la mode masculine
La mode homme redéfinit ses frontières, traversée par un courant d’affirmation corporelle et une volonté de singularité. Le défilé sans sous-vêtement invite à repenser la place du corps, du genre et du look, loin des carcans d’autrefois. On peut anticiper une poursuite de cette exploration créative, plus inclusive et tournée vers l’expression individuelle.
- La tendance prolonge une filiation d’avant-garde (Gaultier 1989, Margiela 1989, Rick Owens 2015), pas un coup de pub isolé.
- Elle repose sur de vraies innovations textiles : mesh Supriya Lele, lin Lemaire, soie technique Comme des Garçons.
- Côté marché, le signal est mesurable : +12 % en Europe (Statista 2024), +43 % d’interactions (Lyst 2024).
- L’enjeu de fond reste la redéfinition de la masculinité et de la représentation des corps sur le podium.
Ressources et carnet d’adresses
Fédération de la Haute Couture et de la Mode (FHCM)
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